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la parole créatrice

Compagnie Oghma, Paris

Le Baroque, période historique s’étalant des années 1580 à 1700, comme l’origine du mot même le montre (le portugais barocco, désigne une perle rare de par sa forme irrégulière – un objet de valeur, rendu plus valeureux encore par son irrégularité singulière), c’est avant tout l’opposition et l’équilibre de deux contraires, de deux forces opposées et pourtant nécessaires à leur équilibre: c’est une obscure clarté pour nos regards contemporains; c’est un oxymore permanent: rendre visible ce qui est caché.

La Parole, à l’époque baroque, est sans doute la quintessence de cet oxymore. C’est la rhétorique, héritée des Grecs et des Romains, qui dicte le discours: partant d’un raisonnement et d’une construction purement intellectuels pass’s par les cinq étapes obligatoires de la rhétorique (inventio, dispositio, elocutio, memoria et enfin, pronuntiatio (l’ardeur avec laquelle on prononce ou on fait quelque chose, nous dit Furetière) – la Parole orale est donc une des étapes essentielles de la rhétorique), on obtient un discours, une Parole, qui viendra toucher le cœur et émouvoir l’auditeur qui sera porté par la Parole.

Cette Parole baroque ne se veut donc pas naturelle au sens où nous l’entendons aujourd’hui pour le théâtre ou même pour un discours politique: elle est volontairement artificielle, parce que soumise à des règles intellectuelles, pour atteindre une émotion.

déclamation et gestuelle

Compagnie Oghma, Paris

C’est de ce paradoxe, de cet oxymore, que naissent la déclamation baroque, qui était utilisée dans toutes les occasions où la Parole avait lieu d’être sacralisée, parce que dissociée de la vie vulgaire et quotidienne: lorsqu’on lisait un poëme dans les salons littéraires, lors des sermons et des oraisons ecclésiastiques, à la Cour et, évidemment, au théâtre. Il est intéressant de noter que l’étape finale de la rhétorique, la pronuntiatio est désignée par le terme d’actio chez Quintilien. C’est dire combien la gestuelle qui vient mettre en relief ces mots, les amplifier et non pas les illustrer, est nécessaire à la rhétorique. Certes, des documents attestant de la gestuelle de l’époque baroque nous sont parvenus, décrivant les gestes les plus usuels mais il apparaît que chaque orateur avait les siens propres – de même qu’aujourd’hui un acteur ou un metteur en scène pourrait apprendre son métier techniquement en potassant E. G. Craig et Claude Régy sans que cela suffise à en faire un bon artiste.

Il convient donc, de nos jours, à moins de vouloir produire une reconstitution approximative pour un musée, ce qui n’est pas notre objectif, que l’acteur du théàtre baroque ré-invente sa propre gestuelle. Ce pour quoi il doit évidemment s’inspirer des sources de l’époque et les tableaux en sont un dictionnaire inépuisable. Il se doit de passer son temps dans les galeries des musées, de parcourir inlassablement les monographies modernes des peintres de l’époque, à la recherche du geste juste.

Naturellement, nous ne disposons pas d’enregistrement de l’époque, qui pourrait attester de la manière que nous considérons comme étant la plus précise qu’il soit, de cette prononciation et de cette façon de porter les textes sur les scènes du théàtre baroque. Mais nous disposons en revanche de sources intarissables qui en témoignent sans doute bien mieux que ne pourraient le faire les enregistrements. Car ils analysent aussi cette Parole et c’st grâce à ceux-ci qu’elle a pu être restituée.

la présence

Compagnie Oghma, Paris

Cette place de la Parole dans le théâtre baroque a forcément une influence sur la forme même de ce théâtre et de la déclamation qu’on y pratiquait. Puisque le texte est destiné au public, à la Présence, et non aux autres acteurs (la notion même du quatrième mur d’abord évoquée par Diderot, quand la pratique du théâtre baroque se frelate et s’abandonne, puis surtout mise en place au dix-neuvième siècle, est une aberration pour la pensée baroque): la mise en scène est fondamentalement frontale: un acteur parle à un autre à travers le public: ils ne se regardent pas. De même, la gestuelle est destinée au public. Notons que la nécessaire opposition des contraires rend la symétrie impossible car synonyme de mort. Tout s’opère donc de façon dissymétrique. L’acteur qui écoute reste immobile, dans une position neutre mais supporté par cette énergie qui fait naître la Parole et la gestuelle, position que l’on peut assimiler â la troisième position en danse. L’idée de danse n’est d’ailleurs jamais loin de nos pensées lorsque nous travaillons à la Compagnie Oghma et la mise en place d’une gestuelle se travaille comme un danseur apprendrait une chorégraphie, techniquement, devant un miroir, pour lui insuffler une précision nécessaire et indispensable.

Notre travail a toujours été dirigé vers cette Parole créatrice, d’où toute l’action théâtrale et émotive se doit de naître et de découler, à travers l’acteur la traduisant par sa voix, par son corps.

notre démarche

Compagnie Oghma, Paris

Ainsi, cette démarche n’a rien à voir avec celle de la reconstitution historique, qui n’aurait pas sa place dans un théâtre: elle est avant tout esthétique et, en dépit des apparences, fermement contemporaine. Nous néessayons pas de parler à un public imaginaire du dix-septième siècle mais à des spectateurs d’aujourd’hui, nourris de codes théâtraux différents que ceux de cette époque et souvent confrontés à un théâtre où la Parole n’a plus sa place, la mise en scène prenant le pas sur le texte lui-même. Paradoxalement, notre démarche est donc, malgré l’apparence d’un retour en arrière, d’une grande nouveauté et l’expérience que nous avons de la confrontation du public avec cette forme si codifiée et presqu’étrange tend à nous montrer que ce rapport au texte manque aujourd’hui au spectateur, qui voit un théâtre n’ayant pas évolué depuis ses changements radicaux, sans doute nécessaires à l’époque, des années 1968-70.

Ces codes de déclamation baroque permettent de ré-entendre les textes de l’époque, qui sont ceux que nous travaillons, dans toute leur force et puissance.

Un exemple: le récit de Théramène, dans Phèdre et Hippolyte de Jean Racine.